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prises dans un vieux pays comme l’Angleterre ou la France ; mais après des siècles d’activité, et après trente ou quarante années qui ont plus fait que cinq ou six siècles, ces entreprises nouvelles sont moins productives que les anciennes. Le public ne doit pas s’y tromper. On peut faire 20,000, 30,000, 100,000 kilomètres de chemins de fer nouveaux si l’on veut, on peut creuser des canaux, des bassins, faciliter les irrigations toutes ces œuvres seront utiles, productives, c’est incontestable mais chacune d’elles, considérée isolément, le sera à un degré moindre que les œuvres analogues antérieures. Considérons les chemins de fer, par exemple. 10,000 kilomètres de chemins de fer tertiaires, gravissant les montagnes du centre, desservant les plateaux, n’auront pas le quart de l’utilité des 800 kilomètres du chemin de fer de Paris à Marseille, quoique ce dernier ait coûté quatre ou cinq fois moins. Un publiciste, couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, avait un mot spirituel à propos d’une des lignes de ce réseau tertiaire : une d’elles, disait-il, traversait le Cantal incognito. C’est là le sort des entreprises humaines que dans un vieux pays, déjà remué, disposé, arrangé par vingt siècles de civilisation, toute somme nouvelle d’efforts et toute nouvelle couche de capitaux, à moins de grandes découvertes nouvelles, soient moins productives que ne l’avaient été dans le passé une somme égale d’efforts et une couche égale de capital.

Cette vérité si simple échappe à l’esprit du public et n’a pas été mise assez en relief jusqu’ici par la science économique. Le public, cependant, ressent très vivement les effets de cette cause dont il ne saisit pas bien la nature, quand il se plaint de la baisse du taux de l’intérêt, de la difficulté de trouver à ses capitaux un emploi. Cette loi de la moindre productivité des nouveaux capitaux au delà d’une certaine limite est voilée aux yeux du public par diverses circonstances dont la principale est qu’aucun des vieux pays ne vit isolé et replié sur lui-même. D’après Stuart Mill, sans les guerres du premier empire, sans les grandes émigrations de capitaux européens en Amérique