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vanceraient pas, parce qu’il se créerait peu d’instruments de travail, chacun n’en faisant que pour soi, non pour prêter à autrui. Aujourd’hui le moindre petit bourgeois qui épargne crée, sans s’en rendre compte, des instruments de travail ; il n’a pas besoin d’être lui-même ingénieur, savant, compétent, de se mettre l’esprit en peine pour le meilleur usage à faire des capitaux qu’il accumule, il n’a qu’à les prêter à des hommes solvables, à des compagnies solvables. Il travaille ainsi inconsciemment, d’une manière continue, à l’agrandissement et au renouvellement de l’outillage de l’humanité. Mais le ferait-il sans intérêt ? Assurément non, car il craindrait alors de voir ses capitaux sortir de ses mains, se transformer, aller au loin, courir des risques.

L’intérêt des capitaux est le lien des sociétés modernes. Il y rattache entre eux les individus, et les nations entre elles. Plus une société se civilise et progresse, plus les relations de prêteur et d’emprunteur se multiplient, au point que chacun est emprunteur et prêteur dans une foule d’occasions sans le savoir. Est prêteur et créancier tout homme qui possède un titre d’obligation quelconque d’État, de ville ou de société anonyme est emprunteur et débiteur, tout homme qui a un titre d’action dans une société ayant émis des obligations. Ainsi ces relations de prêteur à emprunteur se répandent dans toute la société et en même temps se subtilisent. Elles se créent entre les diverses nations comme entre les divers individus. C’est le prêt à intérêt qui défriche le monde, qui élève les jeunes sociétés en leur fournissant les ressources de leurs aînées. Les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et toutes les colonies ne sont pas seulement le produit des émigrants anglo-saxons ou autres, ils sont le produit aussi des capitaux du vieux monde prêtés à intérêt aux entrepreneurs du nouveau. C’est ainsi que certaines nations ont prêté au dehors des dizaines ou des demi-centaines de milliards de francs, et qu’elles retirent en intérêts ou en bénéfices annuels, un, deux, même trois milliards de leur coopération pécuniaire à l’exploitation des autres contrées du globe. Sans l’intérêt cette émigration