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servi du fusil pendant six mois, il le rend à son possesseur ; se sera-t-il acquitté, aura-t-il payé sa dette, rémunéré le service rendu ? Non certes. Le sauvage, en effet, aura retiré pendant ces six mois une utilité continuelle de l’engin prêté ; il aura épargné sa peine ou avec la même peine accru ses produits ; il doit au prêteur une part de l’augmentation de ses produits, car cet accroissement n’est pas le fait du sauvage seul, mais celui de l’homme qui possédait le fusil et qui l’a prêté. Il n’est pas juste que l’emprunteur seul jouisse de tout le surcroît de production que lui procure l’objet emprunté.

Prenons d’autres exemples : une machine à coudre prêtée à une ouvrière ; une machine-outil prêtée à un fabricant ; une charrue prêtée à un laboureur ; des denrées de consommation prêtées à un fabricant qui a besoin de six mois pour faire un produit pouvant être vendu et qui, dans la vente, recouvre plus que les frais de production dans ces cas, dans mille autres, dans tous, n’est-il pas évident que l’objet prêté a accru les moyens de production de l’emprunteur, qu’avec le même travail, grâce à cet objet prêté, il a obtenu beaucoup plus qu’il n’aurait eu sans lui ? il y a une plus-value incontestable qui résulte de l’usage de l’objet prêté. Eh bien, l’intérêt du capital, c’est la part du prêteur, auteur du capital, dans le surcroît de produit que l’usage du capital prêté a ajouté au travail de l’emprunteur. Le capital engendre du capital, c’est incontestable il n’en engendre pas tout seul, il lui faut l’aide du travail ; aussi le possesseur du capital ne peut prétendre retirer à son profit la totalité du produit du capital mis en œuvre par le travail ; mais il a droit à entrer en partage de ce produit.

Entre le prêteur et l’emprunteur le fond du contrat est une association tacite et innomée, une véritable participation dans les bénéfices. L’association que quelques modernes croient avoir découverte est beaucoup plus fréquente qu’on ne pense dans la société on la trouve presque partout. Seulement en général elle se résout par un forfait. Il y a, à ce point de vue, une coutume curieuse chez les Juifs russes quand l’un d’eux prête à l’un de ses coreligionnaires, pour éviter de violer le pré-