Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/24

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


des habitants. Une dernière observation encore, c’est que Malthus n’avait tenu, pour ainsi dire, aucun compte des progrès dont la culture est susceptible. Un apologue nous servira à mesurer en quelque sorte la portée de ces progrès.

Je suppose une contrée vaste et incivilisée, les États-Unis d’Amérique avant l’occupation par les Européens. Cette immense solitude à l’état vierge est habitée par quelques tribus d’un peuple chasseur. Il faut, à chacune d’elles, pour la nourrir de gibier ou des rares fruits que lui donne la cueillette, une énorme étendue de terrain ; des centaines d’hectares suffisent à peine à chaque individu. Au bout de quelques siècles un sage se lève au milieu de ce peuple chasseur, et avec gravité : « La terre est limitée, fit-il ; nos forêts sont restreintes ; les daims, les cerfs, les buffles commencent à manquer à notre population exubérante. L’homme multiplie trop, et les subsistances n’augmentent pas. Chaque addition d’une tête nouvelle à notre tribu réduit la part de chacun des autres membres. L’accroissement du nombre des habitants produit d’abord la disette, plus tard la famine encore quelques dizaines d’années et nous serons réduits à manquer de vivres. Si l’homme ne se fait à lui-même violence, ne réprime l’instinct le plus doux et le plus impérieux de sa nature, la forêt et la prairie seront trop étroites pour les nombreux chasseurs qui y chercheront leur subsistance. La faim rendra les hommes féroces ; ils tourneront les uns contre les autres ces armes dont ils ne devraient se servir que pour atteindre les animaux ; les plus faibles périront, les plus forts eux-mêmes auront une vie précaire. La misère, la dégradation, le crime, la mort prématurée, voilà ce qu’amènera chez nos tribus innocentes et adonnées à la chasse la multiplication désordonnée du nombre des humains. » Si quelque Malthus sauvage eût tenu ce langage il y a plusieurs siècles, dans le premier âge des sociétés, il semble qu’on n’eût pu rien lui répondre ; les arguments eussent fait défaut à ceux que la morale ou l’amour de l’humanité eût portés à être ses contradicteurs. Mais voici que l’expérience, plus inventive et plus féconde que