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semaines ou quelques mois dans notre attrayante capitale.

Il se rencontre ainsi à Paris, en dehors de la classe indigente, 115,000 individus, soit plus d’un vingtième de la population, qui n’ont pas de foyer domestique et dans ce nombre ne sont pas compris ceux qui n’ont absolument ni feu ni lieu, qui couchent à la belle étoile, sous les arches des ponts, dans les carrières ou dans des baraques élevées sur des terrains vagues.

Ce développement de la population nomade est le point le plus important peut-être de ce que l’on appelle la question sociale. À défaut de propriété terrienne, il est bon de posséder au moins sa maison à défaut encore de cette propriété plus répandue, il y a une propriété rudimentaire, essentielle, dont tout individu devrait jouir, qu’il devrait avoir le désir et les moyens de se procurer et de conserver : c’est la propriété de ses meubles, de son lit, de sa table et de tout ce qui forme le mobilier le plus simple 2 ou 300 francs y suffisent, 5 à 600 francs au plus ; avec un millier de francs on a le superflu et un commencement de luxe. Tous les salaires d’ouvriers permettent l’acquisition en une année ou deux de cette propriété essentielle. Mais l’imprévu de notre production, le désordre et l’irrégularité des travaux publics entrepris par l’État ou par les grandes villes, créent ou augmentent la population nomade. Fléau pour ceux qui les occupent d’une manière permanente, ces garnis des dernières classes en sont un aussi pour la cité tout entière. Villermé remarquait en 1832 qu’ils étaient les gîtes favoris du choléra ; en temps ordinaire, on a constaté que la mortalité y est quadruple en temps d’épidémie, souvent décuple de ce qu’on la voit dans les autres appartements. Le célèbre docteur Trousseau faisait, à l’Assemblée de 1848, le navrant tableau de ces chambrées où couchaient 20, 25, 30 et même 40 locataires dans un espace qui eût dû n’en contenir que 3 ou 4[1]. Depuis quarante, surtout depuis vingt ans, cette

  1. Au point de vue, non pas des garnis, mais des logements en général, on a, en 1878, réparti les arrondissements de Paris en quatre groupés, suivant qu’ils possèdent la plus forte proportion de petits logements relativement au nombre total des locaux d’habitation. Le premier de ces groupes se compose des 13e, 20e, 19e, 15e et 14e arrondissements ; le second, des 12e, 18e, 11e, 5e, 17e ;