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La propriété foncière rurale a été seule jusqu’ici l’objet de nos recherches ; des questions tout aussi importantes et d’un examen aussi délicat se rattachent à la propriété foncière urbaine, à la propriété bâtie et aux terrains des villes. Il semble à première vue que cette nature de propriété doive être plus à l’abri d’attaque que la propriété rurale la part du travail y est, en effet, plus manifeste, plus apparente. Les maisons sont incontestablement l’œuvre de l’homme, et l’on ne peut soutenir, comme pour les terres, que c’est un don gratuit et commun de la nature à l’humanité. Cependant depuis quelques années la propriété foncière urbaine a soulevé d’aussi vives critiques et compte d’aussi redoutables adversaires, si ce n’est d’aussi nombreux, que la propriété foncière rurale.

La cause de ces critiques, c’est que l’on est frappé, dans les grandes villes, de la hausse presque constante des loyers. On a cru remarquer que les propriétaires, une fois leur maison construite ou après l’avoir acquise par héritage ou par une vente, voient périodiquement, régulièrement, leurs revenus croître sans qu’ils contribuent par aucun travail à cet accroissement. La fortune les comble de faveur pendant leur sommeil. Quand la maison est édifiée, le propriétaire n’a rien à faire, affirme-t-on, qu’à recueillir chaque trimestre ou chaque semestre les loyers qui lui échoient et qu’il augmente à chaque renouvellement du bail. Il est bien chargé, sans doute, de l’entretien, mais c’est si peu de chose pour une maison solide cela représente une si faible part du revenu brut. Puis ces soucis vulgaires, indignes de troubler l’esprit des grands propriétaires urbains, ne sont-ils pas délégués, moyennant une minime redevance, à des intermédiaires, des architectes, des régisseurs, des sociétés anonymes pour la gestion des immeubles comme il en est tant éclos dans ces dernières années ? N’est-ce pas les mêmes intermédiaires qui prennent maintenant la peine de recueillir le montant des loyers ? Il n’est pas, d’après l’opinion générale, d’oisiveté plus complète que celle du propriétaire urbain ; et cependant cette absolue oisiveté est plus lucrative que le plus énergique et le plus ingénieux travail.