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plus intensive et plus variée. Voilà ce que montre l’observation unie au raisonnement[1].

Ce que prouve encore l’expérience, c’est que dans les pays de vieille civilisation, de population dense, de transactions libres, la grande culture et la grande propriété ne gagnent pas de terrain. La supériorité qu’elles peuvent avoir pour accomplir de grandes améliorations disparaît dès que ces améliorations sont faites et que des soins assidus sont nécessaires pour en tirer parti. Les petits et les moyens propriétaires en se formant en syndicats ou en associations peuvent, d’ailleurs, perfectionner le régime des eaux, développer les irrigations, entretenir des fruitières, user de machines agricoles. La grande propriété, au contraire, peut difficilement donner à tous ses agents le labeur opiniâtre, l’attention vigilante, la sollicitude presque amoureuse que le petit propriétaire a pour son étroit domaine. On se souvient de la belle page de Michelet où il dépeint le paysan français comme l’amant de la terre, rendant à sa maîtresse des soins assidus et passionnés.

Aussi la petite propriété ne lâche guère sa proie. Ce qui a sauvé et maintenu la grande propriété en Angleterre, ce sont les substitutions. En Australie les squatters ne représentent qu’une phase passagère, un stage dans la colonisation. Ils ont un ennemi le land selector, le petit cultivateur en quête d’emplacements favorables pour y créer un étroit domaine. Moyennant 10 shellings ou 1 livre sterling par acre (31 à 62 francs par hectare) les simples laboureurs achètent peu à peu à l’État les meilleures parties des ou terres de parcours qu’il a loués aux squatters, et ceux-ci dépossédés de leurs espaces primitifs doivent de plus en plus s’éloigner des côtes. Le caractère indépendant des ouvriers, leur insubordination, sont autant d’obstacles à la grande propriété et à la grande culture, autant d’auxiliaires pour la petite culture et la petite propriété. C’est ce que l’on a vu dans le sud des États-Unis où, après la disparition de l’esclavage, les vastes plantations se sont démembrées

  1. Il en est de même pour les industries de luxe auquel le régime de la concentration convient moins qu’aux industries grossières.