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médiocrement enviable ; il a perdu de son autorité sur ses serviteurs, de sa sécurité vis-à-vis du propriétaire il se trouve pressé entre ceux-ci et celui-là ; il voit ouvertes, si ce n’est à son activité, du moins à celle de ses enfants, d’autres carrières qui sont plus douces et semblent plus lucratives. Que gagne, en général, la classe des fermiers ? M. Hippolyte Passy estime que le gain moyen est d’environ 10 pour 100 du capital d’exploitation, 5 pour 100 en représentant l’intérêt, et 5 pour 100 le profit. Le bénéfice net formerait environ une somme égale à la moitié du fermage. Sur une ferme de 4,000 francs le fermier ayant un capital d’exploitation de 40,000 francs devrait gagner 4,000 francs, dont 2,000 comme intérêt de son capital, et le reste comme bénéfice. À notre avis ces proportions sont très-rarement atteintes. Le capital d’exploitation ne dépasse qu’exceptionnellement en France 6 ou 7 fois le prix annuel du bail, et il est rare que le fermier prélève soit comme intérêt, soit comme profit, une somme supérieure à la moitié du loyer. Quand, après avoir pourvu à la nourriture de sa famille, ce qui compense le salaire de sa peine, un fermier tire de son capital 7 ou 8 pour 100 (intérêt compris), il est parmi les heureux de sa classe. Voilà pourquoi la profession de fermier paraît aujourd’hui aux agriculteurs si peu séduisante.

Remettrait-on cette profession en honneur et introduirait-on un mode de tenure préférable, si l’on substituait aux baux à court terme le système des baux héréditaires ? Quelques écrivains vantent ce régime, M. de Laveleye notamment. Ils célèbrent les mérites de l’aforamento en Portugal, des contratti di livello en Italie et du beklem-regt en Hollande. Disons quelques mots de ce dernier par lui, on jugera des autres. C’est surtout dans la province de Groningue qu’il est en vigueur. Le fermage ou la rente, dans le beklem-regt, est fixe ; l’exploitation ne peut être divisée ; les bâtiments appartiennent au fermier hérédi-[1]

  1. Les lois qui président à l’assiette de l’impôt sur le revenu en Angleterre admettent que les bénéfices du fermier (intérêts compris) sont égaux en moyenne à la moitié du revenu de la terre. Cette évaluation nous paraît aussi exacte que de tels calculs peuvent l’être.