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que expiration du bail, suivant la coutume qui a prévalu durant une quarantaine d’années, le fermier préfère employer autrement, son capital. Si de vieilles habitudes et le goût de la vie des champs le retiennent encore, il n’en est pas de même de ses enfants qui désertent allégrement la profession de leurs pères. Ils ont tort, dira-t-on ; le petit commerce des villes les attire et souvent les trompe il est si tentant de s’établir débitant, marchand, épicier, avec quinze ou vingt mille francs de mise de fonds et néanmoins, il y a dans cette carrière tant de naufrages.

Tous les torts ne sont pas du côté des fermiers qui abandonnent la culture. La profession de fermier est devenue trop ingrate : c’est le fait à la fois des ouvriers, des propriétaires et des lois. Il n’y en a pas où l’on fasse si rarement fortune avec tant de soins et de peines. La durée des baux, les usages concernant l’entrée en jouissance et la sortie, les habitudes de cordialité ou de rapacité du propriétaire sont les points prédominants qui font que le fermage reste en honneur ou qu’il est délaissé.

Presque partout les baux sont trop courts, sur le continent du moins, et ne laissent pas au fermier assez de repos d’esprit et des perspectives assez longues. En Belgique les baux ne sont parfois que d’une année (at will) comme en Irlande. Plus souvent ils atteignent trois ans, fréquemment six ou neuf, rarement davantage. C’est beaucoup trop peu[1]. On les renouvelle, il est vrai, mais avec des tiraillements sur le prix. Les vieilles et patriarcales habitudes qui créaient un lien personnel amical, presque familial, entre le fermier et le propriétaire, ont disparu. Devenus de moins en moins résidants, les propriétaires ne connaissent guère leurs fermiers que de nom et ne leur portent

  1. Les baux devraient être toujours d’une vingtaine d’années pour offrir au fermier des chances de compensation de ses pertes. Il y a souvent deux ou trois mauvaises années de suite comme en France avant 1880, parfois même sept ou huit années comme en Angleterre. Le prix du bail devrait aussi pouvoir être remanié quand le prix des produits tombe pendant longtemps au-dessous d’un certain niveau, comme la concurrence des pays neufs peut le faire craindre.