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rait pas toujours conforme à l’intérêt national. Le premier consiste à procurer le plus grand revenu net, le second à atteindre le plus grand revenu brut. Partout le propriétaire s’efforce de restreindre le revenu brut pour avoir un plus considérable revenu net. Peu lui importe que sa terre fournisse moins de subsistances à la société, moins de travail aux habitants, s’il recueille, par l’économie sur la main-d’œuvre, par la conversion des cultures, un revenu net plus considérable. Il y aurait ici une flagrante antinomie entre la propriété privée et les intérêts vitaux de la société.

Écoutons Proudhon « Supposons que le propriétaire, par « une libéralité chevaleresque, cède à l’invitation de la science, « permette au travail d’améliorer et de multiplier ses produits. Un bien immense en résultera pour les journaliers et campagnards, dont les fatigues réduites de moitié, se trouveront encore, par l’abaissement du prix des denrées, payées double. « Mais le propriétaire : je serais bien sot, dit-il, d’abandonner un bénéfice si net ! Au lieu de cent journées de travail, je n’en paierai que cinquante ce n’est pas le prolétaire qui profitera, c’est moi. Mais alors, observez-vous, le prolétaire sera encore plus malheureux qu’auparavant, puisqu’il chômera une fois de plus. Cela ne me regarde pas, réplique le propriétaire, j’use de mon droit que les autres achètent du bien, s’ils peuvent, ou qu’ils aillent autre part chercher fortune, fussent-ils des milliers et des millions !

« Tout propriétaire nourrit, au fond du cœur, cette pensée homicide. Et comme par la concurrence, le monopole et le crédit, l’invasion s’étend toujours, les travailleurs se trouvent incessamment éliminés du sol la propriété est la dépopulation de la terre[1]. »

Voilà le grief ; pour montrer qu’il est fondé, on invoque, comme l’a fait Sismondi, l’état de la campagne romaine qui, transformée en champs de céréales, produirait un bien plus grand revenu brut, occuperait et nourrirait bien plus

  1. Proudhon, Contradictions économiques, t. II, p. 217.