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sommet du mont Gutt, comme un vautour guettant sa proie.

La neige craquait sous nos pieds. L’air se condensait au point que notre respiration devenait difficile ; le sang nous montait à la tête de temps en temps ; et une certaine sensation fort agréable se répandait dans mes veines et je me trouvais satisfait de me voir sur un des points les plus élevés du globe : sentiment puéril, s’écartant des choses admises, mais conforme à la nature. Malgré nous, nous étions redevenus des enfants. Dans ce moment, tout ce qui est acquis se détache de l’âme et celle-ci devient ce qu’elle ne fut jamais et sera certainement de nouveau, lorsque la mort viendra. Voilà ce qui arrive à ceux qui, comme moi, errent longtemps au milieu des montagnes désertes, observent leurs bizarres images et respirent avidement l’air vivace qui remplit leurs défilés. Et si j’ai un désir, c’est de vous les faire connaître, de vous les décrire et de vous peindre ces gigantesques tableaux.

Nous atteignîmes enfin le sommet du mont Gutt ; et instinctivement nous nous arrêtâmes pour regarder derrière nous. Sur la pente, s’éten-