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plus chère que tout au monde !… plus chère que la vie, que l’honneur, que le bonheur !… Dieu sait quels desseins affreux, quelles folles idées fourmillaient dans ma tête ! Et cependant je galopais toujours, fouettant sans pitié, lorsque je m’aperçus que mon cheval soufflait plus péniblement. Déjà deux fois il avait butté sur un chemin uni… J’avais encore cinq verstes pour arriver à Essentuki, village cosaque, où j’aurais pu monter un autre cheval.

Tout eût été sauvé si mon cheval avait eu encore la force de courir dix minutes. Mais soudain en passant un petit ravin qui est à la sortie des montagnes et à un tournant rapide, il s’abattit. Je me débarrassai promptement et cherchai à le relever en le tirant par les rênes ; ce fut en vain ! À peine si un faible gémissement passait à travers ses dents serrées. Au bout d’un moment il expira ; je restai au milieu du steppe, ayant perdu ma dernière espérance. J’essayai d’aller à pied ; mes jambes fléchirent. Épuisé par les émotions de la journée et l’insomnie, je m’affaissai sur l’herbe humide et me mis à pleurer comme un enfant…

Je restai longtemps couché dans l’herbe, im-,