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ment où nous devenons véritablement constants, passion sans fin que l’on pourrait exprimer mathématiquement par une ligne partant d’un point et se perdant dans l’espace. Le secret de cette éternité ne gît que dans l’impossibilité où l’on est d’atteindre le but, c’est-à-dire la fin.

Mais de quoi vais-je m’inquiéter ? suis-je jaloux de Groutchnitski ? Le malheureux, mais il n’est pas digne d’elle ! Après tout, c’est peut-être la conséquence de cet insurmontable sentiment qui nous engage à détruire les plus douces erreurs de notre prochain, afin d’avoir le petit plaisir de lui dire, lorsque désespéré, il nous demandera à qui il devra croire : Mon ami ! elle m’en disait autant et tu vois, je dîne, je soupe, je dors tranquillement et j’espère mourir sans cris et sans larmes. Et puis, il y a sans doute une immense jouissance à posséder une jeune âme qui s’épanouit à peine ! Elle est comme une de ces fleurs dont les meilleurs parfums s’évaporent au contact des premiers rayons du soleil ; il faut la cueillir à ce moment, l’aspirer jusqu’à épuisement, et puis la rejeter sur le chemin ! Peut-être se trouvera-t-il quelqu’un pour la ramasser !