Page:Lermontov - Un héros de notre temps, Stock, 1904.djvu/201

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


temps. Enfin du haut de la galerie la musique a retenti et nous nous sommes assis avec la jeune princesse.

Je ne lui ai pas parlé une seule fois du monsieur ivre, ni de ma conduite précédente, ni de Groutchnitski. L’impression qu’avait produite sur elle cette scène désagréable s’est évanouie peu à peu, et son visage a repris ses couleurs. Elle a plaisanté très finement et sa conversation a été spirituelle, sans prétention à l’esprit, vive et dégagée, ses remarques quelquefois profondes. Je lui ai fait entendre au milieu de quelques phrases très entortillées, qu’elle me plaisait beaucoup, depuis longtemps. Elle a penché sa tête et a rougi légèrement.

« Vous êtes un homme bizarre ! m’a-t-elle dit ensuite, en fixant sur moi ses yeux veloutés et en s’efforçant de sourire.

— Je n’ai point voulu faire votre connaissance, ai-je repris, parce que vous aviez un trop grand cercle d’adorateurs et je craignais de disparaître complètement au milieu d’eux.

— Vous avez eu tort d’avoir cette crainte ; car ils sont tous ennuyeux.

— Tous ! est-ce possible ?… tous ? »