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soupe, on joue chez moi et mon champagne a plus d’attraits que les feux magnétiques de leurs beaux yeux.

Hier je les ai rencontrées dans le magasin de Tchelakow ; elles marchandaient un admirable tapis persan. La jeune princesse suppliait sa mère de ne pas hésiter sur le prix. Ce tapis ornerait si bien son boudoir !… J’ai donné quarante roubles en sus et l’ai obtenu. Pour cela j’ai été gratifié d’un coup d’œil où brillait le plus ravissant dépit. Avant le dîner, j’ai à dessein donné l’ordre de promener près de leurs fenêtres mon cheval tcherkesse couvert de ce tapis. Verner était chez elles en ce moment, et m’a dit que l’effet produit par cette scène avait été fort dramatique. La jeune princesse veut recruter contre moi une armée, et plus tard j’ai remarqué que deux aides-de-camp placés auprès d’elles me saluaient très sèchement ! et cependant tous les jours ils dînent chez moi.

Groutchnitski a pris un air mystérieux ; il va les mains croisées derrière lui et ne reconnaît plus personne. Sa jambe s’est rétablie subitement et il boîte à peine ; il a trouvé l’occasion d’entamer une conversation avec la princesse-