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13 Mai.


Ce matin, le docteur est venu chez moi. Il s’appelle Verner, mais il est Russe. Qu’y a-t-il là d’étonnant ? J’ai connu un Ivanoff qui était Allemand. Verner est un homme très connu pour différentes raisons. Il est sceptique et matérialiste comme presque tous les médecins ; avec cela il est de ces poètes, ceci n’est pas une plaisanterie, qui le sont toujours en action, souvent en paroles, et cependant il n’a pas écrit deux vers dans sa vie. Il connaît toutes les cordes vives du cœur humain comme il connaît toutes les veines d’un corps, mais il n’a jamais su profiter de ses connaissances, de même qu’un anatomiste distingué ne sait pas quelquefois traiter la fièvre. Ordinairement, Verner plaisante doucement ses malades, mais je l’ai vu une fois pleurer sur un soldat mourant !… Il était pauvre, rêvait des millions, et n’aurait pas fait un pas inutile pour de l’argent. Il me disait un jour qu’il faisait plus souvent plaisir à un ennemi qu’à un ami, parce que cela s’appelait vendre cher sa bienfaisance et que la haine d’un homme