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Des bottines puce chaussaient leurs pieds jusqu’à la cheville, si finement, qu’en songeant à la beauté qu’elles cachaient mystérieusement, on ne pouvait s’empêcher de pousser un soupir d’admiration. Leur démarche légère, mais de bon ton, avait quelque chose de juvénile qui échappait à la définition, mais que le regard comprenait bien. Lorsqu’elles ont passé près de nous, il s’est exhalé d’elles un parfum inexplicable comme en répandent les lettres d’une femme aimée.

— Voilà la princesse Ligowska, m’a dit Groutchnitski, et avec elle sa fille Méré[1], comme elle l’appelle à la manière anglaise. Elles sont ici depuis trois jours seulement.

— Mais comment sais-tu déjà leur nom ?

— Je l’ai entendu par hasard, a-t-il dit en rougissant, et je t’avoue que je ne tiens pas à faire leur connaissance. Cette fière noblesse nous regarde, nous soldats de ligne[2], comme des sauvages ! Et pourquoi ? Est-ce que l’esprit

  1. Marie en anglais se prononce Méré.
  2. C’est-à-dire tout ce qui n’est pas de la garde impériale.