Page:Lermontov - Un héros de notre temps, Stock, 1904.djvu/122

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Elle est allée au village.

— Qui donc m’ouvrira la porte ? m’écriai-je en la frappant à coups de pied.

La porte s’ouvrit d’elle-même ; un air humide s’échappa de la maison. J’allumai une allumette en cire et la portai sous le nez de l’enfant ; elle éclaira deux yeux blancs : il était aveugle, complètement aveugle de naissance, et se tenait immobile devant moi ; ce qui me permit d’examiner les traits de son visage.

J’avoue que je suis fortement prévenu contre tous les aveugles, borgnes, sourds, muets, culs de jatte, manchots, bossus, etc. J’ai remarqué qu’il y a toujours une étrange corrélation entre l’extérieur de l’homme et son âme ; comme si la perte d’un membre faisait perdre à l’âme quelqu’une de ses facultés.

Je me mis donc à observer le visage de l’aveugle ; mais que peut-on lire sur un visage qui n’a pas d’yeux. Je le regardais depuis longtemps avec une involontaire pitié, lorsqu’un sourire à peine visible vint errer sur ses lèvres fines et je ne sais pourquoi, produisit sur moi une très désagréable impression. Dans ma tête naquit ce soupçon, que cet aveugle ne l’était pas autant