Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/296

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


des jupons, un petit trousseau, que Clarinette, furieuse, mit en pièces.

Simonard, lui, avait terriblement décliné. Sa vie semblait finie ; quand on lui parlait de l’avenir, il secouait la tête avec un rire cruel pour ce corps qui ne fonctionnait plus.

— J’vaux pus seulement une pipe de tabac. Autant aller pourrir dans l’ terre à canadas.

Il marchait l’échine pliée en deux, ses paumes à plat sur ses reins, très lentement ; mais tout de suite la lassitude le prenait, il était obligé de se rasseoir ; et, pour tuer le temps qui le tuait, par besoin de s’occuper à quelque chose, dans le désœuvrement des jours longs, il employait les activités inutiles de ses puissantes mains calleuses à des besognes de femme, tricotait des bas, le dos enfoncé dans des coussins. Son humeur violente avait tourné à l’aigre ; il gémissait constamment, entre ses dents mâchonnait d’interminables soliloques, usant les dernières forces de son rude organisme à taquiner Philomène, en un recommencement sans trêve de chamailleries à propos de tout. Presque toujours elle se contentait de hausser les épaules ; son pauvre homme était bien assez malheureux comme ça, sans lui chercher encore querelle ; et elle l’entourait de ses tendresses de vieille épouse, pleine de pitié pour le compagnon malheureux tombé sur le chemin, avec un peu des gâteries d’une mère pour un enfant infirme.

Un jour, Huriaux leur arriva très sombre. Il se laissa tomber sur une chaise, la tête dans les poings. Non, ça ne pouvait pas continuer plus longtemps ! Rien qu’à l’idée de vivre encore avec elle, des idées mauvaises lui venaient : il l’aurait massacrée. Et il leur conta que Clarinette s’était renippée des pieds à la tête ; elle avait trouvé du crédit aux Ciseaux d’or, une boutique d’aunages ; Mme Pierlot, la marchande, lui avait fourni l’étoffe d’une robe de mérinos, un coupon de soie pour une autre robe, un châle en laine, tout un fonds de toilette. Justement il sortait de là ; il avait vu les Pierlot et s’était plaint qu’on eût vendu à sa femme sans savoir qui payerait. Mais ils s’étaient montrés étonnés, croyant l’affaire arrangée entre la Rinette et lui ; la Rinette d’ailleurs s’était fait ouvrir des crédits partout. Et c’était vrai : il avait couru à toutes les boutiques que les