Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/243

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


avait vécu simplot, incapable d’aucun travail pendant de longues années ; sa femme, une gaillarde bâtie comme la Félicité, avait pris un amant qui petit à petit était devenu le maître dans la maison, couchait dans le même lit qu’elle, pendant que le « Sot », lâché tout le jour par la campagne et mendiant à la porte des fermes, s’en revenait nuiter dans l’étable, à côté de la vache qui l’embousait. Alors, dans un élan de commisération scélérate, elle en arriva à souhaiter la mort de Huriaux, comme une délivrance pour lui-même.

La tête dans les mains, elle ruminait ces sombres pensées, assise devant la table, regardant par moments à la dérobée, entre les doigts, le grand Achille en train de siffloter un air, impénétrablement tranquille. Un silence régnait dans la maison, troublé seulement par le ronflement léger de Huriaux et les gaietés de Mélie déchirant chiquet à chiquet une gazette, entre ses petits doigts pris de frénésie.

À la longue, le calme de son amant agaça les irritables nerfs de Clarinette ; elle tourna brusquement vers lui ses yeux froids, lui jeta cette question :

— Ben, toé, dis, qué que t’en penses ?

Il se remua gauchement sur sa chaise, croisa les jambes, s’étira les bras, prenant son temps pour répondre : puis, dans un bâillement :

— J’ pense, barytona-t-il, qué dé c’ coup-ci, j’ vas voir el’ temps qu’i fait à la rue.

Ce flegme l’exaspéra. Elle se dressa, frémissante, un flot de mépris remonté aux lèvres, et la voix lui siffla aux dents pour lui demander :

— Alors, comm’ ça ti m’ plantes là ! Ti m’ lâches ?

Toujours imperturbable, Gaudot se baissa, eut l’air d’examiner attentivement une craquelure dans le cuir d’un de ses souliers.

— Jé t’ lâche et je t’ lâche pon, ça dépend comm’ on le prend. Mais faut sûrement que c’ t’ homme, qu’est ton homme, i magne sa part du morceau. J’ voudrais nin vo déranger.

Elle haussa les épaules.

— Lui !