Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/222

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


trouée de larges sclérotiques jaunes, une face de ouistiti malade, retombait constamment à ses assoupissements, la vie à demi retirée de son pauvre corps brûlé au ventre, aux cuisses, aux mains, à la tête, cette tête de moricaud sur laquelle maintenant avaient poussé des croûtes, comme un masque. Monard, amputé de la jambe gauche, lui aussi dépérissait, d’inquiétantes sanies toujours remontées de son sang épuisé à travers les points de suture, malgré un traitement énergique pour combattre la purulence. Et d’autres, le crocheteur Malplaquet, le chef lamineur Tabariau, etc., ne se remettaient que lentement de leurs terribles secousses, retenus à l’existence par un fil qu’un accroc pouvait rompre à tout moment. Quant à Huriaux, Malardié avait diagnostiqué avec certitude : un transport au cerveau s’était déclaré, battait de furieux chocs de folie cette robuste constitution. Pendant les crises, trois hommes ne savaient pas toujours le maîtriser, ni maintenir au repos ses mains qu’il portait à sa tête, se frappant à grands coups de poing, dès qu’on les abandonnait, la partie de son crâne où, comme des marteaux cognant à toute volée, frappaient les douleurs.

Malgré la gravité de la plupart de ces cas, Malardié gardait de l’espoir, sans cesse occupé à conjurer la possibilité des complications. Huit des blessés, réclamés par leurs familles, avaient pu être transportés chez eux : deux autres, seulement contusionnés, quittèrent l’infirmerie au bout du sixième jour, remis et valides ; cinq, les bras en écharpe, la tête enveloppée de bandages ou les mains passées dans des manchons de ouate, obtinrent la permission de circuler par les salles.

Huriaux, particulièrement recommandé aux sœurs par Jamioul, était l’objet d’une attention constante. À chacune de ses visites à l’infirmerie, l’ingénieur, qui venait régulièrement le matin et l’après-midi, s’attardait à son chevet, interrogeait longuement les infirmières sur l’état du malade, se penchait vers lui en l’appelant par son nom, guettant au fond de ses prunelles fixes l’éclair vague d’une pensée qui toujours n’apparaissait pas. Poncelet, lui, absorbé par une lourde besogne administrative, sans cesse en conférences avec son conseil, ses bureaux, ses contremaîtres et ses maçons, ne se montrait qu’à de rares intervalles. Enfermé dans son cabinet, quand