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venait d’arriver, sœur Angélina et sœur Marie-Madeleine, après s’être hâtivement vêtues, avaient fait de la lumière dans les salles, toutes prêtes dès le premier moment à exercer leur douloureux ministère. Pendant qu’elles aidaient les hommes raccolés par le gérant à tirer les brancards, à préparer les matelas et les couvertures, lui, Poncelet, rentrait un instant pour rassurer sa femme qu’il avait laissée plus morte que vive, à genoux sur le parquet et priant, ses deux servantes à côté d’elle. Il avait passé un pantalon, endossé un paletot, était entré ensuite à l’infirmerie, et là avait été rejoint par Jamioul, Beru et Colet, les ingénieurs principaux, qui tous les trois venaient d’arriver, haletants, la barbe et les cheveux blancs de neige. Presque en même temps, Bodart accourait, lui aussi. Tous ensemble, alors, on s’était mis à piétiner à travers les cours, Poncelet et les ingénieurs pataugeant à la lueur des torches, Bodart et les hommes galopant en avant avec les brancards. Et maintenant, le grand cadavre du laminoir éventré, surgissait devant eux avec ses toitures défoncées, ses murs de clôture mi-écroulés, le vide et l’horreur d’un squelette dépouillé de sa charnure. La démolition et la ruine leur montaient jusqu’au ventre ; ils louvoyaient entre des amoncellements d’outillages brisés, trébuchaient contre des tronçons de machines ; et il leur semblait qu’ils foulaient sous leurs pieds de la vie, de l’or, les restes d’un immense organisme humain effondré dans un coup de foudre.

Poncelet, muet, évaluait le désastre, pensant à ses machines avant de penser aux hommes. Une fortune s’engouffrait dans le trou noir de l’explosion : et justement la catastrophe éclatait en pleine crise, au moment où l’administration faisait des sacrifices d’argent considérables pour garder tous les feux allumés et ne pas diminuer son immense personnel.

Jamioul, au contraire, songeait au désarroi que l’événement allait jeter dans la vie de l’ouvrier, à cette population terrorisée coup sur coup par l’inondation et le chômage forcé de l’atelier, à la tourbe gémissante des mères et des sœurs qui, là-bas, derrière les grilles, attendait qu’on lui permît d’entrer pour venir reconnaître les siens. Un cri de détresse lui jaillit brusquement des