Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/177

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les autres, la main tendue pour les malheureux du bord de l’eau. En même temps, pour renforcer sa quémande, il faisait le geste d’ouvrir la main. Elle y laissa tomber la sienne, en s’exclamant d’un air luron :

— D’abord que c’est comme ça, tope là !

Mais il haussa les épaules, toujours impassible, feignant de ne pas remarquer ses avances :

— Pour les pauv’ sans pain, voyons, mame Huriaux ! recommença-t-il de sa voix lente qui appuyait sur les syllabes.

Elle ne se dépita pas.

— C’est bon ! c’est bon ! les pauv’ auront leur argent ; mais faut ben rire un brin. D’vieux amis comm’no !

Il eut une moue, répliqua qu’il n’y voyait pas d’empêchement, mais tout de même que ça n’avançait à rien. Alors, sans se démonter, elle lui coula une œillade, et les bras croisés sur la gorge, provoquante, s’offrant presque dans une poussée en avant de son ventre, elle insinua crânement qu’on pourrait peut-être bien s’arranger, après avoir si longtemps boudé. Gaudot, dandiné sur ses hanches, les mains dans les poches, la regarda bien en face, en ricanant, satisfait de lui voir faire le premier pas.

— C’est ni d’moé que ça dépend, déclara-t-il, ses prunelles lourdes appesanties sur les siennes, en mettant dans le mot des sous-entendus.

— D’qui, alors ?

Il fit le tour du cabaret, sifflant entre ses dents, avec son éternel brandillement de casquette, puis s’en vint se piéter devant elle, de nouveau très froid, mais l’œil hardi et la déshabillant dans une plongée à pic de son regard au fond de son fichu. Et tout à coup il la tutoya, comme en une prise de possession.

— De toé, hé donc !

Elle crut le tenir, se livra dans un abandon parlé de sa personne : — Si c’est qu’ça dépendait d’elle, l’affaire était faite ; — mais quand le sournois eut tous les atouts dans sa main, il se dégagea par une volte-face imprévue, lui lâchant l’humiliation et la déconvenue de cet ultimatum :

— Ben ! on verra à voir !