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d’un monsieur qui avait trop aimé les femmes et se croyait, à la fin de chaque couplet, changé en pourceau. Au refrain :

Cochon, j’reste ! cochon j’suis né
V’là ce qu’c’est d’avoir trop cochonné !

tout le public, des tourlourous, des garde-convois, quelques margoulins venus là après dîner, entonnait en chœur l’immonde gaudriole, battant la mesure avec les paumes, tambourinant sur les tables à coups de poing, bourrant le sol de retombées, tandis que le chanteur, un grand efflanqué à perruque filasse, avec des pochons de

grossier maquillage sous l’orbite, se ruait dans son tournoiement de bête, un tortillon de linge attaché à la boucle de son pantalon, pour imiter le tire-bouchonnement d’une queue de porc. Le sixième couplet terminé, il se recula en saluant vers une porte de sortie : comme on l’avait déjà bissé une première fois,

on le laissa partir à travers un fracas d’applaudissements.

Presque aussitôt après, le piano entama une ritournelle, et une petite femme blonde, ragote, les seins à demi roulés du corsage, quitta une table de sous-officiers, sauta sur l’estrade. Mais celle-là chantait une romance de sentiment, les bras remuant devant elle élégiaquement, avec des jeux d’yeux blancs. Il y eut dans le coin des petits employés, une tentative de boucan, réprimée par les militaires qui applaudissaient à tout casser leur diva, en criant : Chut, silence, à la porte ! Alors Ginginet imita l’aboiement du chien, tapa sa canne à terre, aimant le chahut ; et toutes deux riaient dans cette bourrasque, qui soufflait sur la petite femme boulotte, nullement démontée et souriante. Il leur avait commandé du punch. Cette boisson, ajoutée à toutes leurs lichades de la journée, leur tournait la tête et les rendait hardies.

Après la chanteuse, ce fut le tour d’un nouveau comique, M. Biscotin, qui leur dégoisa une chanson encore plus salée que la première, affublé d’une défroque de vieille femme. Elles se tordirent, renversées sur leurs chaises, dans une folie de gaieté, toute cette débauche d’obscénité les allumant à des idées paillardes. En ce moment Ginginet qui, depuis dix minutes, le bras passé sous le châle de Clarinette, la patrouillait sournoisement, lui coula dans