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n’avait cessé d’acheter à mesure, souvent à l’artiste, même ses meilleurs tirages, ses aquarelles et nombre de dessins de sa grande époque : il sut réunir ainsi près de 400 originaux à la fois. De son côté, Maurice Bonvoisin (Mars), qui les avait devancés tous deux, posséda, en nombre considérable, des états précieux et des variantes d’épreuves rares. Particulièrement les pièces antérieures à 1880 mirent sa collection très en valeur et constituèrent une documentation inestimable, s’il n’eut pas toujours dans ses choix le goût sûr d’un Rodrigues ou d’un Deman. C’est encore, parmi l’élite des acquéreurs, MM. Le Barbier de Tinan, Delafosse, Henri Saffrey (Paris), Schuk (Marseille), Lord Carnarvon (Londres), et en Belgique MM. Olin, Picard et Francotte.

Depuis lors, la hausse ne s’arrêta plus : même les petites pièces eurent leur prix ; et Rops connut enfin cette stabilité de la vente qui toujours l’avait déçu. Sa grande production, du reste, virtuellement se clôt vers cette époque ; il ne renonce pas au travail, mais il ne donne plus rien d’aussi parfait que ce qui constitue sa grande manière, les Diaboliques et les Sataniques entre autres. En 1893, il écrit : « Les Baisers morts seront ou plutôt sont mon dernier frontispice. » Et c’est en 1895 qu’il fait ses dernières pointes sèches (la Muse de Rops pour le Supplément de Ramiro et la Centauresse). Il est allé au fond de l’amour de son art ; il a épuisé toutes les sensations de l’eau-forte et celles-ci ne dépassent pas pour lui l’âge de sa maturité. La fièvre d’inconnu qui avait toujours été son tourment et sa jouissance, le travail du cuivre ne la lui donne plus. L’intellectualité l’emporte alors sur les sensualités du doigté et du beau métier manuel : une plus âpre soif le possède et il fait ses grandes figures de vie éternelle. Son existence à ce moment s’est canalisée : de calmes et splendides affections finalement ont eu raison de ce cœur un peu sauvage et resté primitif dans son effrénement de civilisation morbide.

Le culte d’art et d’amitié qu’Armand Rassenfosse garda toujours pour le grand séducteur fut partagée par tous ceux qui le connurent un peu