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sem- toujours s’être fait friser au petit fer chez le coiffeur des ombres. Félicien Rops, lui, plus débraillé, surtout au début, d’un satanisme teinté de don Juanisme, donnait parfois l’idée, avec son air joli de canotier, ses hâbleries et ses vantardises, d’une espèce de commis voyageur de la région des âmes impures, colportant un genre licencieux et méphistophélique… »

Un mot de cet étincelant bretteur de génie, Barbey, mais un mot à côté comme toutes les frappes où le marteau veut frapper trop fort, disait la nuance d’estime du terrible compère pour cet autre compère d’une séduction qui peut-être agaçait la sienne : « Rops a embourgeoisé le diable ». Daudet, lui, avait dit : « C’est une espèce de tzigane belge qui satanise ».

En réalité, Rops, esprit composite et dont les strates spirituelles laissent conjecturer souvent des chimisations superposées de sensibilités, n’approcha pas impunément de ces deux créateurs de sensations violentes. Il passa tout au moins un bras aux emmanchures du justaucorps à revers écarlates que portait en littérature l’auteur de Diaboliques et peut-être au jardin des Fleurs du mal, parmi tant d’autres herbes empoisonnées, cueillit-il justement la mandragore qui donne le vertige. Cependant il ne s’ensorcela jamais au point de perdre la force vive et le clair bon sens narquois du pays natal : on oserait dire qu’il ne fut point dupe de son satanisme. En cultivant précieusement à son tour les pires essences, il fit de la botanique d’art, lui qui était un botaniste de vocation : l’attrait redoutable du poison le tenta moins que les puissances d’art qu’il en décanta. Si Baudelaire sombra au seuil de ses paradis artificiels après avoir bu jusqu’aux lies le philtre mortel, Rops, distillateur adroit, en composa de savantes et corrosives mixtures qui l’épargnèrent lui-même.

Sans doute nul impunément ne joue avec les poisons ; mais pour manier cette toxicologie, il mit les gants dont parfois il se couvrait les mains en maniant ses acides, et vraisemblablement entendit surtout en éprouver les