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héron tandis que le pédagogue développait la loi des participes. Un instinct natif l’avertissait que la leçon était bien plutôt au cœur sauvage des solitudes que dans la geôle aux vitres encrassées derrière lesquelles se recule l’escarpement inaccessible du ciel libre. Ce froncement de la narine qu’il aura dans ses portraits d’homme, crispée au vent de la sensation et du désir, je le devine dans le masque enfantin, déjà frémissant du goût de l’inconnu.

Namur, avec ses remparts et sa poterne au bas des lacets par lesquels on montait à la citadelle, avec le grand passage de rocs étagés en travers des perspectives fluviales, avec ses vieux quartiers du bord de l’eau, dut amuser la vive imagination de l’enfant. Un peuple narquois, ami des histoires luronnes, y use encore le temps en flâneries aux cafés où d’un coup sec du bras, on se jette des verres de péquet dans le lampas, ou bien, assis à cropeton sur les pierres du quai, y espère pendant de pleines journées, au bout du frétillement des lignes, la touche du goujon, distrait seulement par le lent glissement des péniches dans l’écluse et la manœuvre d’abordage des petits vapeurs qui desservent les villages d’amont. Cependant l’animation de la marine était bien autrement grande à cette époque : au galop d’une attelée de dix chevaux montés par les « Chevaliers » en braies de velours, passaient, dans un pétardement de coups de fouet et un carillonnement de grelots, les longues files des chalands de France et des grands bateaux du Rhin. Aux passes où le tirant d’eau était insuffisant, toute une cavalerie descendait dans le fleuve, coupant en travers de la coulée et gagnait l’autre rive dans un gros bruit de remous, de sonnailles et de cris. Ou bien c’étaient des trains de bois descendant le courant et qu’à la perche, par la grande échancrure des monts, guidaient de souples et silencieux bateliers.


Un répertoire vivant d’images et de sensations sans nul doute s’amassa chez le jeune homme. Il prit là contact avec le vaste monde qui allait si fort