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pas égratigner un cuivre ! Des commandes et offres suivaient. J’avais un vrai succès (l’édition épuisée en six jours) avec les Cythères parisiennes et j’illustrais avec Courbet, Flameng et Thérond les Cafés et cabarets de Paris, de Delvau.

« Malheureusement pour moi, je reviens en Belgique où j’avais déjà publié les Légendes flamandes avec Charles de Coster. Ma bonne âme de Belge s’émeut de l’état piteux dans lequel se trouve la gravure en Belgique : je rêve toutes sortes de choses nobles, patriotiques et grotesques : la rénovation de l’eau-forte en Belgique, la création d’une Calcographie et je me fourre dans la tête de faire de cette petite Belgique, si bien placée entre l’Angleterre, la France et l’Allemagne, un centre de publications comme Leipzig, ce qu’avaient rêvé aussi les éditeurs Schnée et Hetzel. Me voilà à l’œuvre et je commence le travail — énorme quand on connaît les dessous de la publication, de la Société internationale des Aquafortistes. »

On est en 1870 et c’est une page d’autobiographie : on y voit bien ce cerveau toujours en travail et qui comme une meule moud le grain du pain futur. Il y apparaît sous son double aspect d’artiste et d’homme d’action, avec une ardeur conquérante et juvénile qui correspond aux portraits du Rops d’alors, narrine moussante et croquée d’un retroussis passionné, yeux vifs, lèvres au pli frémissant. Par surcroît s’y dévoile un Rops émoustillé de patriotisme et qui devait rester belge jusqu’au bout, d’une âme de vrai fils qui, au rebours de tant d’autres presque honteux de la mère-patrie, jamais ne résigna la vieille tendresse pour la double contrée wallonne et flamande qui lui donna la vie et le génie.

Peut-être même ce fut là une des sensibilités profondes de son être. Lui qui eut tant à se plaindre d’un pays où les pouvoirs violemment l’ignorèrent et qui, dans un délire de pudibonderie sinistre, lui infligea le cautère du mépris public, n’eut jamais à son égard que des mots bienveillants et émus