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la loi des sexes, estimant, selon la notion moderne des facteurs sociaux, que la faim et l’amour sont les deux grands mobiles de la vie humaine. Il refait à sa manière, sur un point déterminé, l’enquête qu’ont faite les romanciers, les sociologues et tous ceux dont c’est le métier de tâter le pouls à la société, et il y apporte la vision lucide et forcenée d’un tempérament du Nord aux chaleurs concentrées et recuites et d’un esprit nourri de latinité classique.

Tel qu’il est, et quoi qu’on ait dit, il n’est pas, au sens ethnique, le grand artiste parisien de l’amour. Le terreau natal demeure aux semelles du Belge : il peut s’épanouir ailleurs par la cime, mais il ne se déracine jamais entièrement. Le cas s’était déjà vérifié chez Alfred Stevens. Ses admirables mains de peintre furent malhabiles à modeler l’Ève parisienne : il fit la parisienne en se souvenant de la chair blonde et grasse de son pays. Il fut, lui qui pourtant y vécut toute sa vie, un grand passant de Paris et qui là-bas, sans cesser d’être de l’immédiate lignée d’un Jordaens, s’affirma l’un des parfaits manieurs de belle matière de son temps. Mais on ne devient pas, en art, ce qu’on n’est pas déjà par la vertu des origines. Un Chéret, dans son art aimable et pimpant, apparaîtra toujours plus parisien que même un Stevens et un Félicien Rops.

Tous deux furent d’admirables artistes de leur race poussant la probité du travail jusqu’à ciseler le détail de leurs œuvres avec le même soin rigoureux que le personnage qui en faisait l’objet essentiel. Ils cédaient visiblement ainsi à la pensée que rien n’est négligeable dans la vie de l’œuvre d’art par la raison qu’elle est elle-même de la vie et que celle-ci est faite de juxtaposition et d’équilibre dans toutes les parcelles qui en constituent la totalité. Tout le champ du cuivre chez Rops à mesure se couvrait de petits traits réticulés où jouait la lumière et où circulait le magnétisme vital, de même que chez Stevens, la toile entière vibrait et palpitait.