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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/49

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SUTTER-LAUMANN.



LE QUINZIÈME PRÉLUDE DE CHOPIN




Ami, quand l’instrument devient voix, quand il vibre,
Lorsque sur lui tes doigts prennent leur vol léger,
De mon être je sens tressaillir chaque fibre
Et le monde réel me devient étranger.

Alors, par le torrent de ces ondes sonores
Qui, de la tête aux pieds, m’ont tout enveloppé,
Je me vois transporté sous les frais sycomores
De quelque coin charmant du vallon de Tempé ;

Elles sont à mes sens d’une douceur si grande
Qu’il me semble voir fuir le spleen, cruel moqueur.
Ah! que cette douceur surnaturelle rende
Et le calme à mon âme et la paix à mon cœur !

C’est, dirait le croyant, une chanson divine,
Un chœur de séraphins, écho du paradis,
Qui traverse l’espace afin que l’on devine
Quels seront les bonheurs refusés aux maudits

Mais bientôt à ce chant aussi doux que la joie
Succède un air plaintif, entrecoupé d’un glas.
Au fond de sa douleur, alors, mon cœur se noie,
Et je voudrais mourir, tellement je suis las.

Oui, très las et meurtri, brisé par l’existence,
— La coupe trop amère où trop longtemps j’ai bu, —
Ce qui me fait chercher quelle est bien la distance
Qui me reste à franchir pour atteindre le but.