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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/431

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JULES CARRARA.

Et ce géant, d’un double empire tributaire,
Semblait un homme-dieu qui sortirait de terre,
Un pied sur le Caucase et l’autre sur l’Œta.

Le mont s’offrait à lui, docile ; il y monta.
Les abîmes à pic, les croupes recourbées
Disparaissaient sous ses immenses enjambées,
Sans qu’il parût chercher à ses mains un appui.
Cet amas de rochers semblait fondre sous lui.
Il monta tout d’un trait et sans reprendre haleine.
Les agiles brouillards qui, partis de la plaine,
Couraient le long des flancs sous la brise, honteux,
Le virent arriver à la cime avant eux.
Quand Zeus le reconnut, il frémit. Sa figure
S’assombrit, comme si la puissante envergure
De son aigle eût voilé le soleil devant lui.
Un éclair de colère en ses yeux avait lui.
Puis il dit, en montrant aux autres le fantôme
Du géant qui venait : « Connaissez-vous cet homme ? »
— Et tous les Immortels pâlirent.

— Et tous les Immortels pâlirent. L’homme vint.
Farouche, il regarda le tribunal divin.
Un feu sombre brillait au fond de ses prunelles,
Comme si, couvé dans lame, passait en elles
Un antique brasier de haine mal éteint.
Superbe, il se dressa sur le sommet atteint,
S’approcha de la lyre, et dans ses mains puissantes
Saisit d’un seul effort trois cordes frémissantes.
Et l’orage d’airain qu’il lança dans l’Éther
Fit trembler comme un cerf l’aigle de Jupiter,
Qui, pris de peur, cacha sa tête sous son aile.
Le poète chanta la souffrance éternelle.