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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/427

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HENRI WARNERY.


Oh ! qui dira l’horreur des premiers jours du monde ;
La matière hurlant dans sa gaine inféconde,
Et soudain ruisselant sur le globe éventré ?
Qui dira le courroux des tempêtes natives,
Et sortant lentement des ondes primitives,
Les Alpes jusqu’au ciel portant leur front sacré ?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En ces temps-là, les eaux enveloppaient la Terre,
A peine, çà et là, quelque roc solitaire
Dressait sur l’horizon sa tête de granit.
Son pied ne baignait point dans un lit d’algues vertes ;
Du levant au couchant les mers étaient désertes ;
Nul oiseau n’eût trouvé de quoi se faire un nid.

Nulle voix, nul appel, nul cri d’homme ou de bête,
N’interrompait jamais l’horreur de la tempête ;
Nul être ne marchait sur le sol rare et nu.
Nul Atlas ne portait le ciel sur son épaule ;
Et déroulant ses plis de l’un à l’autre pôle,
L’océan par ses bords n’était point contenu.

De pesantes vapeurs versaient sur lui leur ombre ;
Et des siècles sans fin, et des âges sans nombre
Passaient, et jusqu’au fond l’abîme s’agitait.
Il sentait s’éveiller sa force créatrice :
Un germe était tombé dans sa chaude matrice,
Et la vie en son sein vaguement palpitait.

L’infiniment petit peuplait le gouffre immense :
Muet, sans yeux pour voir, impalpable semence,
Il rôdait au hasard, allant où va le flot ;