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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/371

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ÉPHRAÏM MIKHAËL.


Encore un soir ! Des voix éparses dans l’automne
Parlent de calme espoir et d’oubli; l’on dirait
Qu’un verbe de pardon mystérieux résonne
Parmi les rameaux d’or de la riche forêt.

Au dehors, par delà mon vespéral domaine,
La terre a des parfums puissants et ténébreux ;
Dans les vignes, le vent vibrant de joie humaine
Disperse des clameurs de vendangeurs heureux :

C’est l’altière saison des grappes empourprées :
Des splendeurs de jeunesse éclatent dans les champs,
Si j’allais me mêler aux foules enivrées
De clairs raisins, et si j’allais chanter leurs chants ?

Je suis las à présent de mes rêves stériles
Que j’ai gardés comme un miraculeux trésor.
Je hais comme l’amour mes fiertés puériles
Et la rose de deuil comme la rose d’or.

L’Ennui, rythme dolent de flûte surannée,
L’Orgueil, vulgaire chœur d’inutiles buccins,
Ne vont-ils pas mourir avec la vieille année
Dans le soir bourdonnant de rires et d’essaims ?

D’invisibles clairons dans l’Occident de cuivre
M’appellent vers la vigne et les impurs vergers ;
Je veux aussi ma part dans le péché de vivre ;
Seigneur, conduisez-moi parmi les étrangers !

Pourtant tu sais, ô cœur épris de blond mystère,
Qu’au pays triomphal des treilles et des vins
Veille le dur regret de la forêt austère :
Tu pleurerais de honte en leurs sentiers divins.