Ouvrir le menu principal

Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/351

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
331
PIERRE QUILLARD.


Au milieu de la geôle effroyable, les villes
S’étageaient sous le deuil des deux ; un flamboiement
D’astres sombres luisait épouvantablement
Sur les dieux, sur les rois, sur les foules serviles.

Mais une lueur d’aube emperlait l’Orient
De magiques rayons et d’étincelles blondes :
Les hommes nés depuis la naissance des mondes
Se ruaient vers l’espoir du soleil en criant.

Ils allaient, éperdus et fauves ; les armées
Se heurtaient sous le vol sinistre des vautours ;
Et les blocs de rochers pleuvaient des hautes tours,
Et les ailes du feu nageaient dans les fumées.

Les chefs vainqueurs, avant le rouge lendemain,
Offraient aux dieux d’en-haut les victimes tuées
Et dressaient vers la cime errante des nuées
Des palais effrayants tendus de cuir humain.

Sourds aux tumultes, sourds aux luttes, mains unies,
Regards ravis d’extase et d’éblouissements,
Des couples enlacés de femmes et d’amants
Passaient, dans un concert de tendres harmonies :

Des pétales de fleurs apportés par le vent
Tourbillonnaient vers eux dans l’ombre des yeuses :
— Et tous, couples d’amour et hordes furieuses,
Marchaient, marchaient toujours vers le soleil levant.

Mais l’aube désirée et les futures gloires
De clartés décevaient leurs visibles efforts,
Et, mourant vainement pour renaître, les morts
Poursuivaient à nouveau les astres illusoires.