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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/340

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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.


Nous allons vers nos buts, enfers ou paradis,
Seuls comme des lépreux, durs comme des maudits,
Enfiellés de dégoûts et torturés de craintes,
Reniant les pardons, les aveux, les étreintes,
Nous, les rêveurs, et nous, les tendres, cependant !...

Le scepticisme ouvre en nos veux son œil prudent.

Hélas ! qui nous rendra l’effusion première ?
Qui nous rendra la foi naïve et coutumière
Du tout petit enfant qu’instruit sa grande sœur ?
Qui nous rendra la confiance et la douceur ?
Qui nous tendra la main ouverte et le cœur tendre ?
Qui nous dira le mot loyal qu’on rêve entendre ?
Quel bras inespéré venu nous soutenir,
Aux jours de désespoir où l’on sent tout finir,
Viendra, nous rehaussant soudain la conscience,
Faire mentir en nous l’abjecte expérience ?

Car l’Amitié n’est pas plus morte que l’Amour.
Ami, nous l’avons vue apparaître un beau jour.
J’étais triste : — Souvent un regard dur nous blesse. —
Je pleurais : Toi, tu m’as consolé sans faiblesse.
Tu m’as dit : « Sois un homme, et marche ! » — J’ai marché.
J’ai fui la douleur lâche où je m’étais couché.
J’ai donné la volée au doux rêve stérile.
J’ai bu le vin des forts à la source virile,
Et nous sommes partis comme deux compagnons.

Dans la foule du monde où nous nous alignons,
Pour le même combat nous luttons côte à côte.
J’aime à te voir. Ton cœur est grand, ton âme est haute ;
Ta bouche a toujours dit des mots de vérité,
Et l’honneur fier fleurit tes yeux d’une clarté.