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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/287

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ÉMILE MICHELET.


À UN ENFANT




Enfant, tu comprendras combien l’heure est amère
Où tu viens saluer l’existence d’un cri,
Où ton vierge regard s’étonne de la Terre.

Les temps ne sont plus où sur ton berceau fleuri,
Souriantes parmi des robes d’or, les fées
Caresseraient ton front d’un souhait attendri.

Ah ! l’espérance a fui nos rives réprouvées,
Et les poètes même ont oublié ses yeux,
Ses yeux qui déliaient les âmes entravées.

Nous, jeunes gens, penchés sur l’œuvre des aïeux,
Nous mesurons l’inanité des tentatives,
Las d’avance et disant l’effort fastidieux.

Nous sommes las : courbant nos épaules chétives,
Nous attendons venir le colossal faisceau
Des races neuves aux forces jeunes et vives.

Fils, l’horizon est noir derrière ton berceau,
Et le lourd grondement des tempêtes prochaines
Menace, Humanité, ton fragile vaisseau !

Et voici déborder les géhennes trop pleines,
Voici que dans le soir du siècle l’on entend
Mystérieusement sonner l’airain des chaînes.

Pour quelle foi, pour quel futur avènement,
L’angoisse d’aujourd’hui ? si c’était l’heure auguste
De la reine Justice en camail éclatant !...