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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/261

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PAUL MANIVET.


Tous deux soudain se rencontrant,
Surpris dans leur intime rêve,
Rougirent, comme fait l’élève
Que le maître en faute surprend ;

Et chacun reprit l’attitude
Qu’ont les gens sensés, d’habitude.
Ce fait m’ouvrit un horizon :

L’homme est un fou quand il s’oublie ;
Ce qui prouve que la raison
Est la pudeur de la folie.





SOIR DE BATAILLE




Du blanc sommet des monts l’ombre noire descend.
La ville qu’elle estompe à l’horizon s’efface,
Comme s’il lui tardait de se voiler la face.
Le soir saigne, et dans l’eau met des taches de sang.

Dans le ciel rouge et froid un vol de corbeaux passe.
On entend un adieu des choses dans le vent.
Puis des cris exhalés de ce tombeau vivant;
C’est un souffle de mort qui traverse l’espace.

Et le soleil, confus d’avoir fait ce jour-là,
Plonge dans l’Océan, et du sang qui coula
S’y lave, et se retrempe aux flots de ce baptême.

Et l’astre de la nuit, là-haut demeuré seul,
Recueille des mourants le dernier anathème,
Et de ses rayons blancs tisse aux morts un linceul.