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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/234

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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.


III



Est-ce une ombre qui marche ainsi le long du flot,
Avec un voile noir argenté par la lune ?
Est-ce une âme échappée au corps d’un matelot
Que, cette nuit, la mer a poussé vers la dune ?

Est-ce l’esprit flottant de quelque trépassé,
Dont un frêle bateau jadis berçait la vie,
Et qui s’est échappé de son tombeau glacé
Pour tendre au bruit des vents son oreille ravie ?

L’ombre noire a marché jusqu’aux derniers récifs
Que font gémir les flots sous leurs rudes étreintes,
Et là, se cramponnant au flanc des rocs massifs,
L’ombre pleure, et voici ce que disent ses plaintes :

« Ô mon époux, si tendre et si bon, que j’aimais,
Cette nuit, j’ai marché sans rencontrer ton âme !
Cher époux que mes yeux ne reverront jamais,
En quel endroit profond dors-tu sous l’onde infâme ?

La mer n’a pas rendu ton pauvre corps gelé !...
Avec de longs baisers j’aurais clos ta paupière,
J’aurais fleuri ta tombe, et nous aurions parlé,
Toi, sous les fleurs, et moi, le front contre la pierre !

« Tendre époux que j’aimais, je serai vite à toi !
J’ai pleuré tout mon cœur, et je me sens très lasse ;
Ô mort, viens me saisir en cette nuit d’effroi !
Esprits, lequel de vous veut me donner sa place ? »