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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/165

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EDMOND HARAUCOURT.


Soudain, vif, poignardant le ciel, trouant la voûte,
Un coq lance son cri d’acier : le cri des coqs
Répond, sonne et ressaute au loin de chocs en chocs.
« Je ne dors pas ! » La nuit vibre et frissonne toute.

— Oubli, soir du malheur ! L’âme va s’assoupir...
Mais qu’un chagrin nouveau nous arrache un soupir,
Un seul, toute la vie en pleurs s’éveille et tremble !

Et l’on entend, du fond des vieux passés, là-bas,
Stridentes, tour à tour, sans fin, sans nombre, ensemble,
Les lointaines douleurs crier : « Je ne dors pas ! »





CLAIR DE LUNE




Jadis, aux jours du feu, quand la Terre, en hurlant,
Roulait son bloc fluide à travers le ciel blanc,
Elle enfla par degrés sa courbe originelle,
Puis, dans un vaste effort, creva ses flancs ignés,
Et lança, vers le flux des mondes déjà nés,
               La Lune qui germait en elle.

Alors, dans la splendeur des siècles éclatants,
Sans relâche, sans fin, à toute heure du temps,
La mère, ivre d’amour, contemplait dans sa force
L’astre enfant qui courait comme un jeune soleil :
Il flambait. Un froid vint l’engourdir de sommeil
               Et pétrifia son écorce.

Puis, ce fut l’âge blond des tiédeurs et des vents :
La Lune se peupla de murmures vivants ;
Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre.