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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/161

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EDMOND HARAUCOURT.


Et l’antique tristesse élargit son empire,
Ajoutant jour par jour les regrets aux regrets ;
Et chacun de nos maux nous en engendre un pire,
Ainsi que les forêts qui naissent des forêts.

Tout s’en va ; la raison tremble, l’amour s’effare,
Et le monde, toujours plus souffrant et plus vieux,
Entassant ses chagrins, grossit comme un avare
Le trésor de douleurs légué par les aïeux.

Donc, puisque nous voilà tout nus dans la nature,
Orphelins de la foi, seuls avec nos rancœurs,
Salut à toi, Beauté, religion future,
Dernier secours des dieux, recours dernier des cœurs !

Beauté, vertu palpable, esprit de la matière,
Sœur de la vérité, vierge mère de l’art ;
Beauté, splendeur du bronze et gloire de la pierre,
Culte saint des fervents qui sont venus trop tard !

Âme des corps sans âme et règle sans caprice ;
Germe et terme de tout ; force, but et moyen ;
Loi douce qui défends que l’univers périsse,
Suprême et seul amour qui fasses croire au bien !

Sagesse des couleurs, mysticité des choses ;
Majesté de la vie et sacre de la chair ;
Terre promise, Éden des yeux, Paradis roses,
Astre qui nous conduis et rends le soir plus cher !

Arc-en-ciel apparu sur l’orage des larmes
Que versait notre angoisse en attendant sa fin ;
Aurore de la joie et couchant des alarmes,
Manne d’idéal pur dont notre rêve a faim !