Ouvrir le menu principal

Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/16

Cette page a été validée par deux contributeurs.
2
ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Dans Edel (1878) Paul Bourget a voulu, dit la préface, « disséquer la passion d’un écrivain né sur le tard du siècle, avec ses contrastes inexplicables, son scepticisme et sa tendresse, ses énervements et ses frénésies, ses extases et ses abattements. » Il a voulu, de plus, réaliser le poème moderne, « un poème en bottines vernies et en habit noir, et cependant humain, frémissant et lyrique, même dans l’analyse. » On en peut discuter la partie descriptive, « moderniste, » mais les pages intimes et lyriques y sont de la plus rare beauté, ainsi les admirables stances écrites sur deux vers de Byron, qu’on trouvera dans l’Anthologie.

Les Aveux (1882) dominent jusqu’ici de très haut l’œuvre poétique de Paul Bourget. Dans ce livre le poète nous confesse, avec une intensité douloureuse, les troubles d’un cœur désemparé, au lendemain de la grande déception d’amour à demi racontée dans Edel : — Ici, la débauche où l’on a cherché l’oubli, où l’on n’a trouvé que spleen et remords ; — plus loin, la folle résolution de rayer la femme de sa vie intérieure pour ne plus ne plus vivre que par l’esprit ; — ailleurs, un dilettantisme de tendresse élégante, que l’on s’efforce de prendre pour la passion et qui n’est guère qu’un libertinage sentimental plus décevant encore que l’autre… Mais parmi ces erreurs d’âme subsistent, indélébiles, le regret de la foi et de la pureté perdues, le vague espoir d’une ingénuité reconquise à force de science. — Et une nouvelle figure de femme, faite de toutes ces nostalgies, semble flotter au-dessus du livre. On dirait une de ces vierges peintes par Burne Jones, à la grâce presque inquiétante, aux grands yeux presque trop limpides, et qui cueillent des fleurs mystiques en de frais paysages de rêve. C’est la Muse des derniers et, sans doute, des prochains vers de Paul Bourget. Elle arrive d’Angleterre ; elle a déjà inspiré Shelley, Rossetti, jusqu’à cette Mary Robinson dont M. James Darmesteter vient de nous révéler le charmant génie. À notre poésie, qui pèche souvent par un excès de raisonnement et de netteté, par une vaine lutte de rendu avec les arts plastiques, elle apporte le don du symbole suggestif et quelque chose de l’indéterminé des sensations musicales. D’aucuns l’ont déjà trop écoutée, mais non Paul Bourget qui l’entend avec une oreille bien française et qui lui doit les plus pénétrants comme les plus originaux de ses poèmes.

Nous ne pouvons que mentionner ici les livres en prose. Les Essais de