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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/154

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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Sans nous calomnier ni flatter, nous font voir
Le reflet de la vie ainsi qu’en un miroir,
Montrant le ridicule ou le vice et la honte,
Afin qu’à ce spectacle une rougeur nous monte
Et que nous puissions prendre à ce reflet brutal
L’effroi de la laideur et le dégoût du mal.
— Mais si ceux-là sont grands, combien plus haut encore
Celui qu’éperdument la soif du Beau dévore,
Le poète sublime, au jeune aiglon pareil,
Qui dès le premier vol regarde le soleil,
Celui qui par le chant des vers, — moule de flamme
Où dans le moins de mots s’enferme le plus d’âme, —
Donne à son noble rêve une réalité,
Éternise pour nous la grâce et la beauté,
Et ravissant notre âme à la Splendeur première,
Nous fait monter aux yeux des larmes de lumière !

Ce chanteur, ce poète, ô Racine ! c’est toi !
— Tandis que, suscitant le courage et la foi,
Corneille de son âme espagnole et romaine
Pétrissait des héros à taille surhumaine,
Toi, du monde idéal tu pris l’autre moitié,
Et personne, évoquant l’amour et la pitié,
Ne peupla notre ciel de formes plus charmantes,
Poète des amants, poète des amantes !

Les femmes ! — Ah ! sinon Shakspeare, nul jamais,
Nul ne les sut aimer comme tu les aimais.
Toi seul as su chanter, toi seul as su comprendre
Ce qu’enferme leur cœur d’héroïque et de tendre,
Combien il peut lutter, par le sort combattu,
Que pour elles l’amour est presque une vertu,
Mère des passions et des vertus plus hautes,
Et qui reste vivante au milieu de leurs fautes,