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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Un soir, assis au seuil de l’antique chaumière,
Méril, vieux laboureur au front octogénaire,
Reportant tour à tour son regard attendri
De ses belles moissons à son verger fleuri,
Contemplait du printemps les brillantes promesses,
Et de l’été déjà saluait les richesses.
— Quatre-vingts fois, armé de ses noirs aquilons,
L’hiver a, disait-il, ravagé nos vallons ;
Le printemps, ranimant leur verdure fanée,
Quatre-vingts fois aussi renouvela l’année,
Depuis que, dirigeant le fer agriculteur,
Je me livre avec joie à l’art du laboureur.
J’ai vu dans mes enclos descendre l’abondance ;
La moisson a souvent passé mon espérance ;
Mais jamais je n’ai vu, sur nos fertiles bords,
Avril au métayer ouvrir tant de trésors.
Oui ; nos labeurs encore auront leur récompense !
Je pourrai donc encor secourir l’indigence,
Je pourrai l’assister, quoique je sois bien vieux
Et que d’un pied je touche aux tombes des aïeux !
Mais quels que soient les jours que me réserve encore
La bonté de ce Dieu que sans cesse j’implore,
Je n’oublierai jamais les faveurs et les dons
Qu’il verse en ce printemps sur nos jeunes moissons,
Et je mourrai content puisqu’encor ma vieillesse
De nos champs une fois a revu la richesse. »
Il dit. Du lendemain il règle les travaux,
Puis regagne sa couche et se livre au repos.


Mais du soir, tout à coup, les horizons rougissent ;
Le ciel s’est coloré, les airs se refroidissent,
Et l’étoile du nord, qu’un char glacé conduit,
Étincelle en tremblant sur le sein de la nuit.