Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t1, 1887.djvu/195

Cette page a été validée par deux contributeurs.
173
VICTOR HUGO.

Elle est jeune et rieuse, et chante sa chanson,
Et, pieds nus, près du lac, de buisson en buisson,
            Poursuit les vertes demoiselles.
Elle lève sa robe et passe les ruisseaux.
Elle va, court, s’arrête, et vole, et les oiseaux
            Pour ses pieds donneraient leurs ailes.

Quand, le soir, pour la danse on va se réunir,
À l’heure où l’on entend lentement revenir
            Les grelots du troupeau qui bêle,
Sans chercher quels atours à ses traits conviendront,
Elle arrive, et la fleur qu’elle attache à son front
            Nous semble toujours la plus belle.

Certes, le vieux Omer, pacha de Négrepont,
Pour elle eût tout donné, vaisseaux à triple pont,
            Foudroyantes artilleries,
Harnois de ses chevaux, toisons de ses brebis,
Et son rouge turban de soie, et ses habits
            Tout ruisselants de pierreries,

Et ses lourds pistolets, ses tromblons évasés,
Et leurs pommeaux d’argent par sa main rude usés,
            Et ses sonores espingoles,
Et son courbe damas, et, don plus riche encor,
La grande peau de tigre où pend son carquois d’or,
            Hérissé de flèches mogoles.

Il eût donné sa housse et son large étrier,
Donné tous ses trésors avec le trésorier,
            Donné ses trois cents concubines,
Donné ses chiens de chasse aux colliers de vermeil,
Donné ses Albanais, brûlés par le soleil,
            Avec leurs longues carabines.