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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Cependant sur la tour, les monts, les bois antiques,
L’ardent foyer jetait des clartés fantastiques ;
Les hiboux s’effrayaient au fond des vieux manoirs ;
Et les chauves-souris, que tout sabbat réclame,
Volaient, et par moments épouvantaient la flamme
            De leur grande aile aux ongles noirs !

Le plus vieux des archers alors dit au plus jeune :
« Portes-tu le cilice ? » — « Observes-tu le jeûne ? »
Reprit l’autre, et leur rire accompagna leur voix.
D’autres rires de loin tout à coup s’entendirent.
Le val était désert, l’ombre épaisse ; ils se dirent :
            « C’est l’écho qui rit dans les bois. »

Soudain à leurs regards une lueur rampante
En bleuâtres sillons sur la hauteur serpente ;
Les deux blasphémateurs, hélas ! sans s’effrayer,
Jetèrent au brasier d’autres branches de chênes,
Disant : « C’est au miroir des cascades prochaines,
            Le reflet de notre foyer. »

Or, cet écho (d’effroi qu’ici chacun s’incline !)
C’était Satan, riant tout haut sur la colline !
Ce reflet, émané du corps de Lucifer,
C’était le pâle jour qu’il traîne en nos ténèbres,
Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres
            Il nous apporte de l’enfer !

Aux profanes éclats de leur coupable joie,
Il était accouru comme un loup vers sa proie ;
Sur les archers dans l’ombre erraient ses yeux ardents.
« Riez et blasphémez dans vos heures oisives.
Moi, je ferai passer vos bouches convulsives
            Du rire au grincement de dents ! »