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Horreur ! C’est Razibus qui fait son tour de chasse. Mais l’oiseau lutte. Il se débat. D’une voix enrouée et suppliante, il appelle : « Folette, Folette », comme si cette mystérieuse personne le pouvait sauver des affres de l’agonie.

Comme figée, Folette ne bouge pas. Elle a jeté un cri perçant. Alors Pierre n’écoute que ses instincts héroïques. Il ne se demande pas si l’oiseau enchanté peut lui rendre le mal pour le bien. Il court, il court… tandis que Razibus, tout à la fois triomphant et apeuré, court lui-même, alourdi par son trophée vivant de plumes multicolores qui se débattent.

Il court… il court… voilà le Prince Charmant, levé en sursaut, qui court, qui court aussi. Ils coupent la retraite à Razibus, le meurtrier. Mais c’est à Pierre, plus leste, que revient la gloire d’arracher l’oiseau à la gueule tenace du matou furieux qui bat la mesure avec sa queue en colère.

Ciel ! L’oiseau n’est même pas blessé ! Pierre, non sans frissonner, le pose sur son doigt tout en craignant un peu que cette bête magique ne l’enlève dans les airs. Mais non, ce seigneur multicolore reprend doucement ses aplombs, il secoue sa belle robe chatoyante, il secoue sa belle robe chatoyante, il s’ébroue, se tâte, se regarde même. Très content de son sort, il avise du coin de l’œil le pouce de Pierrot, le considère avec intérêt et — toc ! — il lui assène un grand coup de bec. Puis, satisfait et glorieux, il s’envole sur l’épaule de sa maîtresse.

Cette fois encore, Pierre, décontenancé, comprit vaguement qu’en ce monde les bonnes actions ne reçoivent pas toujours leur récompense directe et immédiate. Il fut content tout de même parce que Folette avait l’air ravie. Elle s’emparait de l’oiseau et couvrait de baisers ce vilain petit ingrat qui frissonnait d’aise en gloussant des choses tout à fait incohérentes. Elle murmurait en extase :

— Ah ! mon oiseau bleu, mon oiseau bleu, couleur des cieux ! Ah ! mon oiseau bleu, mon oiseau bleu… mon oiseau.

Enfin, se tournant vers le peintre et vers les enfants, elle leur dit :

— Maintenant vous allez entrer chez moi pour vous reposer.

Ces paroles mémorables étaient à peu près inouïes dans la bouche de Folette. Nul n’ignorait que personne, absolument personne, ne pénétrait en son logis. Même le boulanger, la laitière et le boucher du village avaient accoutumé, trois fois par semaine, de déposer leurs provisions dans un petit panier qu’un système de cordes et de poulies faisait monter jusque dans la pièce où Folette se tenait d’habitude.

Quant au facteur, jamais depuis plusieurs années il n’avait eu l’occasion de