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tu ne peux pas nier que la forêt soit ensorcelée ?

— Puisque tu le crois… je le crois un peu, soupire Violette, vaincue.

— Tu n’as pas peur ?

— Oh ! pourquoi me demandes-tu ça ? Ça donne peur de penser qu’on peut avoir peur… Mais regarde donc ! regarde donc : | Pierre, qu’est-ce-que c’est que ça ? cet oiseau qui vole là ?

— L’oiseau bleu, affirme Pierre, sans aucun doute.

— Je suis bête. Un moment j’ai cru que c’était un geai.

— Un geai ? C’est dix fois moins gros que ça, tes geais, reprit Pierre avec dédain. Et sa conviction était d’autant plus affirmée qu’il n’a jamais vu de geai.

Sous les arbres qui se penchaient, comme pour mieux regarder les petits curieux, les enfants s’avançaient de plus en plus. Leurs nerfs se surexcitaient. La fée de l’Imagination s’amusait à multiplier devant eux les visions les plus étranges… À la croisée d’un chemin, cassée, courbée, caduque et loqueteuse, une très vieille personne passa avec un fagot sur les épaules.

— Carabosse, chuchota Pierre.

— Mais non ! C’est la mère Triffouillon ! Je la connais.

— Pas du tout. Elle ressemble peut-être à cette dame Triffouillon, mais c’estla vraie fée Carabosse. La preuve, c’est que son bâton a encore des feuilles de chêne au bout !

Un argument aussi péremptoire et aussi inattendu réduit au silence Violette qui, doutant d’elle-même, abdiqua avec délices, d’ailleurs, sa personnalité.

Mais dans l’instant que Pierre s’apprêtait à saluer (avec des signes cabalistiques peut-être) la fée Carabosse, les deux enfants demeurèrent cloués par l’étonnement.

Un instrument inconnu de Pierre jetait dans toute la forêt des notes mélancoliques et profondes qui remuaient jusqu’au tréfond du cœur.

— Je… je… crois que c’est un cor de chasse, murmura Violette. Comment ça se fait-il qu’ici, le matin ?

— Chut ! c’est l’olifant d’un chevalier perdu ! Allons voir…

— Pierre ! soyons prudents. La caverne dont je t’ai parlé et que je n’ai jamais vue de près est tout à côté d’ici. En nous avançant un peu, on arrivera dans une clairière au fond de laquelle on voit le rocher avec le grand trou dedans… C’est de par là que vient le son de l’éléphant.

— L’olifant !

— C’est bon. Mais rendons-nous compte tout doucement, veux-tu ? Depuis que tu m’as fait peur en me demandant si j’avais peur, eh bien oui, j’ai un peu peur.

Affectueusement, Pierre prend le bras de Violette. Ils s’avancent.

À deux cents mètres d’eux, une clairière s’ajoure dans la forêt, toute imprégnée de balsamiques parfums. Les pins aux longs fûts roses semblent en rond monter le guet tout autour comme d’immobiles sentinelles. Au fond de la clairière un grand rocher ouvre la gueule comme un monstre. C’est la caverne.

Mais qu’y a-t-il donc ? Les enfants regardent avec stupeur. Ils ne comprennent pas quelle est cette vision d’un autre monde, terrible comme un cauchemar.

Devant la caverne, au milieu de la clairière, sur le tapis cuivré des aiguilles de pin, une troupe de petits êtres