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tinctivement l’un vers l’autre pour marier leurs joies et leurs chagrins.

— Bonjour Violette, fait Pierre, les yeux encore rouges.

Il tient à la main une tartine de confitures.

— Bonjour Pierre, répond Violette, l’œil malicieux.

Elle tient à la main une tartine de pain sec.

— Quelle drôle de figure tu fais, ajoute-t-elle. Moi je me suis bien amusée hier quand les gamins m’ont enfin reconnue. Il est drôle le grand Julien (tu sais celui qui tenait l’accordéon) avec ses cheveux de filasse et ses yeux de furet.

Pierre ne répond pas tout de suite. Il affecte de regarder une petite personne active, rapace et bourdonnante dont le visage féroce émerge d’un beau corsage bien sanglé et d’une robe d’or et de jais. C’est une guêpe qui de toutes ses pattes harponnées vient de s’engluer dans le lac en reines-claudes de la tartine.

Il chasse la bête et, voyant que Violette d’un œil plein de convoitise regarde cette tartine dont il jette la partie souillée :

— Je n’ai pas faim, dit-il… ou plutôt si… Tu aimes les confitures ? Alors donne-moi donc ta tartine de beau pain bis. On changera. J’aime tant ça, le pain bis !… Et puis, Violette, j’ai encore des choses à te dire. Moi je trouve que ce n’est pas amusant du tout des histoires comme hier. On était ridicules, et puis on n’a pas vu la forêt. Faut y retourner !

— Jamais de la vie !

— Si !

— Non !

— Si ! je te dis.

— Non ! je te dis.

— Mais pourquoi, ma petite Violette ?

— Ça ne m’amuse plus du tout.

— Donne ta parole d’honneur.

Violette se tait. Elle sait qu’une parole d’honneur c’est sacré.

Que répondre ? Au fond elle est taquine, mais elle a presque aussi envie que Pierre de partir à l’aventure.

— Tu vois ! tu vois ! dit Pierre.

— Mon Dieu | peut-être bien que pour te faire plaisir ?… Mais, tout de même, non, je ne crois pas.

— Y a pas de « pour me faire plaisir ». Y a que de ne pas faire la promenade parce que des gamins se sont moqués de nous, c’est lâche.

Violette est cinglée dans son amour-propre. Elle dresse la tête.

— Papa dit que « chez nous » on n’a jamais été des lâches. Alors, on ira.

Pierre claque des mains.

— Bravo ! Bravo !

— Seulement, affirme Violette, faut prendre des précautions. Faut être pratique.

— Pratique ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Mais, sans attendre la réponse, tant il est joyeux, Pierre ajoute :

— Oui, faut prendre des précautions, et puis il faut avoir de l’argent, et puis il faut avoir des armes, et puis il ne faut pas se faire remarquer comme hier, et, puis…

— Et puis, faut pas être bavard comme ça, dit Violette en riant. Mais pour de l’argent, j’en ai…

Prenant Pierre par la main, elle bondit, légère comme une biche, sur l’escalier du château.