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un émerveillement aussi. Oui, vous en éprouvez toute la volupté. Quand je vous regarde, vous tremblez de joie jusqu’au fond de vous. Ne dites pas non ! Si ce n’était pas vrai, est-ce que vous auriez peur de rester seule avec moi ? Sur le pont, au bord de la rivière, l’idée de me suivre, à la pensée que personne ne serait là pour vous défendre contre moi, vous terrifiait. Je devinais votre main qui se cramponnait à Boisgenêt. Pourquoi ? Une femme qui n’aime pas n’a pas peur. Et vous avez peur.

Il lui fit plier la taille en arrière. Le buste de la jeune femme fléchissait, elle vacillait sous l’étreinte passionnée, et il chuchotait ardemment :

» Vous avez peur en ce moment. Ma bouche est près de la vôtre, et vous savez que si je prends vos lèvres vous êtes perdue, bien perdue… En pensée, en désir, vous êtes perdue… Tais-toi, ne dis pas non ! Tu es à moi plus que si tu m’appartenais.

Il l’avait fait reculer contre le fauteuil où elle s’écroula. Dix secondes… vingt secondes se passèrent. La jeune femme semblait vaincue. Jean d’Orsacq la serra davantage contre lui et voulut atteindre la bouche qui ne se dérobait pas. Mais brusquement, dans un effort suprême, elle réussit à se dégager. Alors, courbée sur elle-même, la figure entre ses mains, elle ne bougea plus, les épaules cependant un peu frémissantes, comme si elle pleurait.

» Oui, dit-il sans plus l’attaquer, cachez vos lèvres et cachez vos pleurs. Si j’en avais douté, je vois maintenant à quel point vous êtes bouleversée… Je n’insiste pas. Réfléchissez, ma Christiane bien-aimée. Entre nous, il ne s’agit pas de rendez-vous furtifs ou de mensonges. C’est votre vie elle-même que je vous demande. Réfléchissez. Dans quelques jours, vous me direz votre décision. »

Au bout d’un instant, elle se releva, calme soudain et maîtresse d’elle-même. Ses yeux avaient repris leur expression habituelle de sérénité, si émouvante par la mélancolie légère qui s’y mêlait.

— Ma décision est prise : je vous dis adieu ce soir, car l’adieu de demain sera dit devant les autres, et je ne pourrai pas y ajouter ce que je veux ajouter, gravement et sincèrement. Vous ne m’avez pas comprise, mon ami. Vous avez attribué ma présence ici à des causes qui ne sont pas exactes. Et vous avez attribué mon trouble de tout à l’heure à ces mêmes raisons inexactes. Quand une femme est poursuivie par un homme chez lequel son mari et elle habitent, quand elle est l’objet presque de violences, et qu’elle sent autour d’elle le scandale possible, il se peut qu’elle ait un instant d’énervement et de détresse. Elle n’a pas peur. Mais elle est désemparée par l’insulte qui lui est faite. C’est ce qui m’est arrivé. Croyez-moi ou ne me croyez pas, cela m’importe peu. Nous ne nous reverrons plus…

Il l’observa longuement. Il semblait dominé par son air de grande dignité et par la douceur de sa voix.

— Un mot seulement, dit-il. Si nous n’étions pas séparés par des êtres, si nous n’étions pas mariés l’un et l’autre, est-ce que vous auriez accepté ma vie ? Est-ce que vous m’eussiez donné la vôtre ? J’aimerais savoir cela. Ce serait un réconfort.

Elle déclara, toujours inflexible :

— C’est une question que je n’ai pas le droit de me poser. J’ai un mari. Vous avez une femme. Je ne puis pas sortir de cette réalité.

Il serra les poings. Christiane sentait en lui une souffrance intolérable. Cependant, il se contint, et murmura âprement :

« La seule réalité, c’est l’avenir. Vous pouvez vous en aller, rien ne changera rien à ce qui est mon amour et votre amour.

Elle ne baissa pas les yeux. Elle souriait confusément, amicale à la fois et distante, et elle lui tendit la main.

« Votre main ? dit-il. Non, je ne veux de vous que vos lèvres. »

Et en disant ces mots, il avait un tel air de résolution farouche, qu’elle recula un peu. Mais des pas se faisaient entendre dans le salon. Vanol et Boisgenêt entrèrent.



IV

« Vous êtes donc revenu, Vanol ? demanda Jean d’Orsacq.

— Comme vous voyez, il y a dix minutes, avec Bernard Debrioux.

— Où est-il, Bernard ?

— Dans sa chambre. Il nous rejoint.

Christiane voulut sortir, mais d’Orsacq lui dit :

« Attendez-le ici, chère amie, puisqu’il nous rejoint… Et alors, Vanol, pas trop mouillé ?

— Pas du tout. J’étais sous la première grotte des monticules pendant l’averse. Et nous sommes revenus dès que ce fut fini.

— Vous n’avez pas rencontré Lucienne, de ce côté-là ?

— Mais non. Elle est donc dehors ?

— Elle a été se promener.