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on ne refuse un peu de feu à qui vous en demande aussi courtoisement. Mais puisque vous mettez tant de mauvaise grâce à me rendre service…

Il desserra son étreinte. Le bellâtre, libéré, se hâta. Mais l’auto filait, emportant son agresseur et la demoiselle aux yeux verts, et il fut aisé de voir que l’effort du pommadé serait vain.

— Me voilà bien avancé, se dit Raoul, en le regardant courir. Je fais le Don Quichotte en faveur d’une belle inconnue aux yeux verts et elle s’esquive, sans me donner son nom et son adresse. Impossible de la retrouver. Alors ?

Alors, il décida de retourner vers l’Anglaise. Elle s’éloignait justement, après avoir assisté sans doute à l’esclandre. Il la suivit.

Raoul de Limézy se trouvait à l’une de ces heures où la vie est en quelque sorte suspendue entre le passé et l’avenir. Un passé, pour lui, rempli d’événements. Un avenir qui s’annonçait pareil. Au milieu, rien. Et, dans ce cas-là, quand on a trente-quatre ans, c’est la femme qui nous semble tenir en mains la clef de notre destinée. Puisque les yeux verts s’étaient évanouis, il réglerait sa marche incertaine à la clarté des yeux bleus.

Or, presque aussitôt, ayant affecté de prendre une autre route et revenant sur ses pas, il s’apercevait que le bellâtre aux cheveux pommadés s’était mis de nouveau en chasse et, repoussé d’un côté, se rejetait, comme lui, de l’autre côté. Et tous trois recommencèrent à déambuler sans que l’Anglaise pût discerner le manège de ses prétendants.